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Strategic-Road.com publie une
sélection
d'articles et textes sur l'Infostratégie
Désinformation et
cyberconflits
par Michel Wautelet,
Professeur à l’Université de Mons-Hainaut (Belgique)
et membre du CA du GRIP (Groupe de Recherche et d’Information
sur la Paix et la Sécurité, Bruxelles, B)
Dans l’histoire
de l’Humanité, les progrès dans les domaines de la communication, de l’information,
et de leurs outils, ont modifié différents aspects des conflits, voire la
manière de mener les conflits. Les autoroutes de l’information n’échappent
pas à cette règle. Avec leur avènement, l’information joue même un rôle
central dans de nouveaux types de conflits, qu’ils soient militaires, civils
ou terroristes [1]. La guerre au XXIe siècle, telle que conçue par les
occidentaux, sera peut-être une guerre technologique [2], mais elle sera aussi,
notamment selon la doctrine militaire américaine, basée sur " l’Information
dominance " [3]. Et dans cette doctrine, il est vraisemblable que les
autoroutes de l’information seront, quand nécessaire, les autoroutes de la
désinformation.
Bien
entendu, la désinformation a toujours joué un rôle important dans les
conflits et dans leur préparation. Près de nous, on se souvient de la
propagande allemande avant et pendant la Seconde Guerre mondiale. On n’a pas
oublié la désinformation du temps de la Guerre froide, où on diffusait de
fausses informations dans les médias, pour affaiblir le camp ennemi. Mais avec
l’arrivée des nouveaux médias de l’information et de la communication,
avec les autoroutes de l’information, le rôle et les méthodes de la
désinformation changent. Avant Internet, on pouvait viser à
" désinformer " un camp et pas l’autre, car la radio
pouvait être diffusée dans une région géographiquement limitée, en une
langue spécifique. Avec Internet, les informations sont diffusées mondialement
et, donc, dans " notre " camp aussi bien que dans
" l’autre " camp. La désinformation peut donc être
reçue par tous. Ce qui n’est pas sans poser quelques problèmes.
Le
développement des autoroutes de l’information implique de revoir la notion de
conflits et, en particulier, la distinction entre conflits militaires et civils
[1]. Les cyberconflits n’impliqueront plus seulement les militaires. Leurs
cibles seront (et sont déjà) aussi civiles. Simultanément au développement
des autoroutes de l’information, l’environnement a changé au cours de la
dernière décennie. On l’a souvent répété : nous sommes passés d’une
ère de confrontation entre deux grands blocs (politiques, militaires,
économiques) à un monde plus flou, dans lequel domine une seule hyperpuissance,
les Etats-Unis, mais dans lequel la multitude des états et organisations
armées ont des capacités de nuisance importantes. Les attentats du 11
septembre 2001 aux Etats-Unis en sont une très grave manifestation.
Information
et conflits
Si le
rôle de l’information et des conflits change, celui de la désinformation se
complique, car la désinformation elle-même est complexe. Pour bien comprendre
l’importance de l’information dans les conflits, il est intéressant de
savoir comment elle est perçue par ceux dont le métier est de préparer et de
faire la guerre: les militaires. Pour les militaires, le premier but de l’information
est la prise de décisions et, donc, l’action [4]. Meilleure est l’information
(et donc le système de renseignement), meilleure est la décision. En guerre,
deux groupes de décisions sont importants: les nôtres et les leurs. La guerre
offensive de l’information a pour but d’affecter l’information circulant
de l’autre côté ou vers l’autre côté, de telle sorte que
" leurs " décisions soient à " notre "
avantage. La guerre défensive de l’information consiste à
" les " empêcher de faire la même chose contre
" nous ".
Etant
donné que le phénomène de l’information est très large et est inclus dans
toutes les activités humaines, une large gamme d’actions peut être comprise
dans une telle définition. Du point de vue militaire, dans le passé, cela
consistait essentiellement à détruire le commandement ennemi, ou à manipuler
son organisation politique. Avec les développements technologiques des
dernières décennies, les choses ont changé. Dans la guerre actuelle avec des
engins guidés ou intelligents, capables d’atteindre des cibles avec grande
précision, l’information prend une part de plus en plus prépondérante [5].
Il faut savoir à tout moment où les cibles se trouvent et se trouveront dans
les heures ou minutes qui suivent. Il faut donc des moyens puissants de
surveillance, de transmission et de traitement de l’information, afin de
prendre la bonne décision au bon moment. Avec les autoroutes de l’information,
leur rôle est encore plus prépondérant, car les informations recueillies
peuvent concerner quelqu’un à l’autre bout de la planète.
Ironiquement,
bien que l’information serve à percer le brouillard de la guerre, la guerre
de l’information est elle-même une entreprise nébuleuse. Elle demande une
connaissance de l’adversaire qui est bien plus profonde et complète que celle
requise pour un combat physique. On doit savoir:
- quelle information
sert à la décision de l’autre;
- comment l’information
circule dans l’espace, le temps;
- dans quelle bande
spectrale l’information est transmise. Autrement dit, quelles sont les
fréquences utilisées par l’autre;
- quelles règles
régissent la transmission et la réception de l’information;
- quelles informations
sont superflues;
- qui décide de la
pertinence de l’information pour la décision;
- combien de décisions
sont liées à d’autres facteurs.
Si on ne
connaît pas ces paramètres, les opérations sont généralement lancées dans
le noir. Evaluer les effets des opérations est délicat. Une grande partie des
renseignements sur les systèmes d’information provient de l’écoute des
messages de l’autre, une technique qui peut se développer dès que les
techniques de codage et de décodage se répandent. Un peu d’évidence
physique apprendra si les flux de " bits " de l’autre
côté ont été corrompus ou supprimés; beaucoup moins si les capacités de l’ennemi
à prendre de bonnes décisions ont été affectées de quelque manière. Les
systèmes d’ordinateurs peuvent être conçus de manière à ressembler à des
labyrinthes vers l’information réelle.
Si l’information
est évidemment essentielle en cas de conflit militaire, elle le devient de plus
en plus dans une société technologiquement développée comme la nôtre. Tout
ce qui vient d’être dit s’applique aussi aux secteurs industriels et
publics. L’infrastructure de nos pays est complexe. Avec les ordinateurs de
plus en plus envahissants, des secteurs économiquement stratégiques dépendent
d’eux. Que l’on songe aux secteurs des banques, des transports, de l’énergie,...
qui sont vitaux pour le fonctionnement de nos sociétés occidentales. Paralyser
le secteur bancaire par un virus adéquat perturberait toute l’économie d’un
pays ou de la planète, et ruinerait les efforts considérables que des millions
d’individus ont mis dans leur travail. Plutôt que de s’attaquer aux
militaires, pourquoi ne pas s’attaquer directement à l’infrastructure
publique. D’autant plus qu’avec le cyberespace, on peut le faire à
distance, avec des moyens restreints, mais doté d’une matière grise bien
organisée et compétente.
La
désinformation : un concept à plusieurs entrées
Si la
question de l’information est essentielle, mais complexe, dans les conflits,
on pourrait penser que la tâche de la désinformation est plus simple. En
effet, l’information doit évidemment être vraie, alors que le degré de
" non véracité " de la désinformation peut être
variable. En fait, il n’en est rien : la désinformation peut être plus
complexe à mettre en œuvre que l’information. Mais avant d’aller plus
loin, il est utile de définir ce que nous entendons par désinformation.
D’après
le dictionnaire Larousse : Désinformation : Action de
désinformer ; son résultat. Désinformer : Informer faussement, en
donnant une image déformée ou mensongère de la réalité, notamment en
utilisant les médias, les techniques d’information de masse. Selon Huyghe [6] :
Désinformation : la désinformation consiste à propager délibérément
des informations fausses pour influencer une opinion et affaiblir un adversaire.
La désinformation se distingue ainsi du mensonge, de la ruse, de l’intoxication,
de la légende, de la rumeur, de la publicité, du bobard journalistique, du
faux bruit, du trucage, de la rhétorique et de la propagande, même si elle
fait peu ou prou appel à ces éléments. Il s’agit donc d’actions
délibérées portant sur des informations fausses.
Par ces
définitions, on s’aperçoit que la désinformation fait ainsi partie
inhérente des outils utilisés dans les cyberconflits. Néanmoins, quel est son
rôle dans ces cyberconflits ? La réponse à cette simple question n’est
pas facile. C’est que la désinformation est un concept à plusieurs entrées,
interdépendantes. Celles-ci concernent, dans le désordre, les acteurs, les
destinataires, les moyens de communication, les buts, le moment.
Concernant
les acteurs et destinataires, plusieurs entrées sont à considérer :
- Eux (les ennemis, les
mauvais) ; nous (les bons) ; leurs et nos alliés (toujours
suspects de changer de camp) ; les autres (qui pourraient nous gêner).
A " eux ", il s’agit évidemment de fournir des
informations fausses, pour les faire douter de leurs propres capacités à
" nous " faire du mal. A " nous ",
il convient de nous rassurer sur nos capacités, sur notre bonne volonté.
Aux " alliés " (les nôtres), il faut montrer que notre
lutte est bonne, efficace.
- Les décideurs, l’opinion
publique, les " soldats ". Le message à faire passer
est de " qualité " différente. Les décideurs des
ennemis doivent être convaincus que nous sommes forts et sûrs de nous. Ils
ne doivent pas douter que nous agirons si nous y sommes forcés. Il faut
aussi le faire savoir à leur opinion publique et leurs soldats. Quant à
notre opinion publique et à celle des alliés, il faut les convaincre de
cette force, mais aussi que " eux " sont
" mauvais ". Et nos soldats doivent être convaincus de
notre bonne cause, ainsi que de leur utilité.
- Les forts et les
faibles. Selon que l’on soit soi-même fort ou faible, et que l’autre
soit fort ou faible, le message peut être différent. Le fort est sûr de
son fait et, généralement, possède des moyens importants. Le faible doit
pouvoir " ruser " vis-à-vis du fort, le diaboliser.
- Les attaquants et les
attaqués. Que ce soit " nous " ou
" eux ", on peut être (ou se sentir) attaquant ou
attaqué, selon le moment du conflit ou selon celui à qui l’on parle. L’attaque
peut être physique (militaire), idéologique, économique, culturelle.
- La civilisation, la
culture, l’idéologie. Le monde est divisé en peuples, tribus, groupes
qui ont chacun leur identité propre, leur mode de fonctionnement. Les
informations qui intéressent un peuple d’Afrique centrale ne sont pas
celles qui intéressent un pays du Moyen-Orient. Ce qui, combiné au fait
que leur degré de développement et d’implantation des moyens de
communication et d’information est différent du nôtre, rend la question
opérationnelle difficile.
A ces
entrées, il faut ajouter :
- le moment du conflit.
Est-ce dans l’étape de préparation du conflit ou pendant le
conflit ?
- le but : veut-on
le conflit ou veut-on le prévenir ?
Une
cyberplanète divisée
Comme on
le conçoit, la désinformation envoyée pourra être différente selon les
multiples paramètres considérés. A ceux-ci, il faut ajouter la division
actuelle du monde dans le secteur de l’information. Nous reprenons ici le
point de vue américain, sur base d’ennemis militaires potentiels [7]. Cette
nouvelle division du monde, de la cyberplanète, se reflète dans les nouveaux
rapports de force militaires, qui consolident les rôles des puissants et des
serviteurs. Mais il permet aussi l’arrivée de nouveaux acteurs non désirés,
qui risquent de menacer l’ordre en cours d’établissement. Dans le contexte
actuel, on peut classer les pays et groupes en six catégories.
- A tout seigneur, tout
honneur ; dans la première catégorie, on ne trouve aujourd’hui que
les Etats-Unis. Le secteur de la défense et de l’information est en train
de développer et d’adopter des systèmes des technologies de l’information
à un rythme et un degré tels qu’il sera bientôt impossible (selon eux)
de trouver un élément d’arme ou d’appareil militaire de toute taille,
de combat ou non, sans qu’il comporte des éléments d’ordinateur, de
télécommunication ou un senseur micro-électronique. Les Etats-Unis
dépassent tous les autres pays dans le domaine des hautes technologies pour
les secteurs militaires et de surveillance. Les Etats-Unis génèrent plus
de mots et d’images dans le domaine militaire et la guerre de l’information,
que le reste du monde rassemblé. De plus, ils sont en train d’étudier
toute une gamme de nouvelles armes, d’engins de surveillance
hyper-sophistiqués, généralement automatiques ou commandés à distance.
Ils sont aussi les mieux outillés pour surveiller le monde via le
cyberespace. Ils ne s’en privent d’ailleurs pas, comme l’a révélé l’existence
du système " Echelon ". Leur nouvelle doctrine
(RMA : Revolution of Military Affairs) inclut cette domination du
cyberespace de l’information [2]. Quant à leur cyberespace civil, il est
aussi extrêmement développé. Mais les circonstances ayant conduit aux
attentats du 11 septembre 2001 ont montré que la disposition d’une
infrastructure imposante et coûteuse n’est pas suffisante si on n’a
pas, au préalable, identifié l’ennemi. La technologie ne peut rien si
les hommes négligent leur propre pouvoir d’analyse. Elle ne peut rien non
plus contre ceux qui décident de travailler " à l’ancienne ",
sans utiliser les technologies.
- Les pays ayant la
capacité d’étendre leur puissance militaire régionale forment la
deuxième catégorie. Ce sont des pays qui possèdent d’importantes forces
armées conventionnelles, basées principalement sur des technologies
mécaniques et électriques " classiques ". Des exemples
sont le Brésil, la Chine, la France, les Indes, la Russie. Les forces de
ces pays pourraient être considérablement accrues par l’apport des
technologies de l’information, ainsi que des armes nucléaires, chimiques
et bactériologiques. Néanmoins, actuellement, ces forces sont très
inférieures à celles des Etats-Unis, sur le plan technologique. Mais
certaines (Chine, Indes) pourraient compenser, au moins partiellement, leurs
faiblesses technologiques par la force numérique. Quant à leur puissance
dans le cyberespace, des pays comme ceux de l’Union européenne pourraient
rivaliser avec les Etats-Unis, surtout dans le domaine civil, s’il y avait
une véritable volonté politique. Malheureusement, la place prise, de fait,
par des sociétés, comme Microsoft et Intel, dans le marché de l’informatique
risque de rendre la prééminence américaine incontournable pour longtemps.
- La troisième
catégorie inclut la plupart des autres pays. Ils disposent généralement
de forces armées relativement modestes, suffisantes pour garder la paix
intérieure ou assurer leur sécurité face à une menace extérieure
classique. Certains pays (Suède, Suisse) sont bien équipés, mais n’ont
pas la volonté de devenir une puissance militaire régionale.
- Dans la quatrième
catégorie, on trouve les pays plus petits, fragments de pays éclatés,
groupes ethniques ou autres à l’intérieur d’un pays ou d’une
région. Leurs forces sont généralement constituées d’un mélange d’éléments
industriels et pré-industriels. Certains conflits dans ces zones sont
remarquables par la manière dont des combattants technologiquement très
faibles ont utilisé à leur profit les systèmes de télécommunications de
leurs adversaires, voire mondiales. Comme les rebelles Chiapas contre le
gouvernement mexicain.
- Les deux dernières
catégories n’impliquent pas explicitement des pays. Il s’agit d’abord
des organisations cohérentes, structurées au niveau mondial ou
transnational, avec des moyens financiers et des lieux d’accueil
importants. Certaines organisations, comme l’ONU ou l’OTAN, ne disposent
pas de forces propres, mais recourent à celles d’autres pays. Elles
utilisent de manière importante des systèmes sophistiqués, parfois
fournis par les Etats-Unis ou d’autres pays développés. D’autres
exemples concernent des associations du crime organisé ou de terrorisme,
éventuellement soutenues par certaines nations. Leur puissance a été
dramatiquement révélée par l’attentat du 11 septembre 2001.
- Dans la dernière
catégorie, on trouve des groupes fragmentés, décentralisés ou des
individus. Leurs disponibilités sont généralement faibles, mais leur
capacité à faire des dégâts ou des bénéfices est considérablement
accrue par la technologie et la possibilité d’utiliser l’infrastructure
de leurs ennemis. Des exemples concernent les créateurs de virus
informatique et certaines franges terroristes. Bien que n’étant pas
directement associés à des conflits militaires, leur loyauté est
changeante. Ils peuvent être très utiles dans des phases de pré-guerre, d’espionnage,
ou autres rôles marginaux.
Un aspect
majeur du cyberespace est donc la prééminence incontestable des Etats-Unis. Le
cyberespace est, pour eux, un moyen technique essentiel (si pas le seul) pour
garder la domination économique et militaire du monde. Au niveau économique,
ils sont suivis par l’Europe qui, au niveau de l’équipement (cfr. Microsoft
et Intel), est cependant dépendante des Etats-Unis
De la
préparation à la prévention des conflits
Au vu de
tous ces paramètres, il est évident que l’arme de la désinformation n’est
pas facile à définir, car elle travaille sur trop de niveaux différents.
Est-elle facile à utiliser ? Elle présente des écueils et des effets
pervers potentiels, car, à cause du développement des autoroutes de l’information,
elle doit être valable pour tous, " eux " comme
" nous ". Une information fausse répandue délibérément
sur les autoroutes de l’information peut, si elle n’est pas réfléchie
suffisamment, se retourner contre soi. Ce qui est différent des autres médias
(journaux, radio) qui peuvent être émis à destination de certains publics
ciblés.
Les
moyens de la désinformation sont aussi vieux que l’humanité. La panoplie est
donc très grande, et il n’est pas dans notre propos de les passer en revue. L’avènement
du cyberespace révèle cependant certains concepts nouveaux. Tel est celui des
" Psyops ". Les Psyops (psychological operations), en
terminologie militaire américaine, sont des actions politiques, militaires,
économiques et idéologiques destinées à créer sur une opinion neutre,
amicale ou non-hostile, des attitudes émotionnelles ou comportements favorables
aux objectifs visés. Ils utilisent un ensemble de techniques qui visent à
utiliser l’information comme instrument de confusion, de dissuasion, de
déception et de persuasion ou plus exactement de " gestion de l’opinion
publique ". Ces technologies font appel aux techniques de l’argumentation
et de la psychologie sociale. D’après certains [8], " on peut dire
aujourd’hui, que c’est la brigade PSYOPS qui a " gagné la guerre
du Golfe " en maîtrisant parfaitement les informations par rapport
aux opérations militaires menées sur le terrain contrairement à ce qui avait
été fait pendant la guerre du Vietnam ".
Gérer l’opinion
publique est quelque chose qui doit se faire dans le temps. Dans le domaine des
conflits, cela va du début de la crise à la préparation du conflit, à sa
conduite et à ses suites. Pendant la Guerre Froide, la gestion des crises
visait essentiellement à faire porter l’action effective sur de petits
groupes de dirigeants de haut niveau. Or, de plus en plus, avec les technologies
de l’information, d’importants secteurs de la population sont concernés et,
donc, visés. Les techniques de communication capables de façonner l’attitude
de groupes sociaux importants peuvent alors jouer un rôle accru en matière de
gestion des crises. Par exemple :
- au cours de la phase
précédant la crise, le déploiement de " bombes à
informations " et de " bombes à idées "
capables de détruire ou d’amplifier certaines interprétations fausses et
de débloquer des canaux de communication ;
- au cours de
la phase d’intensification de la tension, des initiatives visant à
compenser ou à renforcer les tendances apparues dans l’opinion publique
et parmi les dirigeants politiques ;
- dans la phase du
conflit pleinement déclaré, l’information communiquée à des moments
déterminants sur l’évolution du théâtre des hostilités et précisions
sur l’évolution des conflits.
Dans une
société démocratique comme la nôtre, où les citoyens ne se contentent plus
de suivre l’avis des dirigeants, mais demandent l’information adéquate pour
se forger leur propre opinion, le cyberespace apparaît donc comme un outil
important. Entreprendre un conflit nécessite que l’opinion suive ou
précède. Lui donner l’information jugée adéquate est donc un élément
essentiel. Mais s’il s’agit de désinformation, cela ne va pas sans risques.
Les
écueils
Si l’arme
de la désinformation est apparue puissante dans notre société
hypermédiatisée, il faut reconnaître qu’elle se heurte à bien des
écueils. Le cas de la guerre du Golfe et de ses suites en a révélé et
provoqué quelques-uns.
Pendant
la guerre du Golfe, comme on vient de le dire, les militaires ont parfaitement
maîtrisé les informations par rapport aux opérations militaires menées sur
le terrain. Résultat : lorsque, après le conflit, les détails sur les
circonstances de la guerre du Golfe ont été révélés, les médias et le
public se sont sentis trompés. On nous avait dit que les missiles Patriot
avaient détruits les missiles Scud, alors que ceux-ci se sont simplement
désintégrés avant d’atteindre le sol ; on nous a dit que la victoire
avait été acquise grâce aux frappes chirurgicales des missiles intelligents,
alors que l’on a caché les tonnes de bombes lancées en tapis sur l’Irak
dans les derniers jours des conflits ; etc. La désinformation a marché
sur le moment, mais les réactions des médias et du public ne se sont pas
faites attendre. On n’a plus confiance dans les informations fournies par les
militaires. On l’a bien vu lors de la guerre du Kosovo, quelques années plus
tard. Nous montrait-on bien la vérité ou étaient-ce des documents
truqués ? Et le doute portait sur les informations provenant des deux
camps.
Ceci met
en évidence un premier écueil de la désinformation : le public est plus
critique que certains voudraient le laisser croire. Et il n’aime pas être
trompé. Si, sur l’instant, cela marche la première fois, rien n’indique
que cela marchera la deuxième fois. Et il ne faut surtout pas croire que les
critiques se tairont. C’est un des " problèmes " auquel
les experts de la désinformation se heurteront de plus en plus. Les autoroutes
de l’information sont accessibles à tous.
Un autre
écueil, c’est l’esprit d’éveil des gens. On l’a vu, par exemple, lors
des évènements du 11 septembre 2001. Certaines chaînes ont diffusé des
images montrant une " foule " de palestiniens en liesse,
applaudissant à la destruction des tours du WTC à New York. On a rapidement
appris qu’il ne s’agissait que de quelques dizaines d’enfants, filmés
sous la bienveillante protection des militaires israéliens. Les critiques
contre ceux qui avaient diffusé ces images ne se firent pas attendre. Les gens
sont, dans leur très grande majorité, pacifiques. Ils n’aiment pas que l’on
attise la haine.
Et puis,
il ne faut pas négliger le niveau de formation de la population. Depuis l’arrivée
d’Internet, on a souvent eu peur du manque d’esprit critique des citoyens.
Les faits nous détrompent fort heureusement. Tout le monde sait, aujourd’hui,
que l’information diffusée sur le réseau comporte du bon et de l’exécrable.
Tout le monde est conscient que n’importe qui peut diffuser n’importe quoi
sur le réseau. Avant, pour diffuser quelque chose, il fallait passer par le
filtre de lecteurs, d’éditeurs. Ce n’est plus vrai aujourd’hui. Mais on
le sait.
Enfin, il
y a les médias eux-mêmes. Il peut être facile de diffuser de la fausse
information sur Internet, mais qui la lit. La plupart des internautes n’utilisent
pas le réseau pour s’informer sur la politique ou le militaire (sauf dans
quelques cas très particuliers). Ce sont les journaux, les radios et les
télévisions qui ont ce rôle de diffusion et d’analyse de l’information.
Or, les journalistes ont pour règle de trier et de vérifier l’information.
Certes, il est toujours possible de mettre une fausse information sur un nombre
suffisant de sites pour que la véracité soit impossible à vérifier. Mais l’opération
est dangereuse.
La
prévention des conflits
Si la
désinformation est difficile à mettre en œuvre, il est un champ dans lequel
elle pourrait se trouver justifiée. Il s’agit de la prévention des conflits
face à un adversaire potentiellement belliqueux. La désinformation pourrait
alors être notamment utilisée comme moyen de dissuasion.
Pendant l’époque
de la Guerre froide, le monde a vécu avec la menace d’un conflit nucléaire.
Néanmoins, cette arme, de par ses effets apocalyptiques, a aussi agi comme une
arme de dissuasion. Celui qui la possède peut, s’il le désire, détruire
celui qui lui déplaît. Alors que les deux superpuissances de la Guerre froide
disposaient d’arsenaux nucléaires démesurés, les menaces s’annihilaient
mutuellement. Que l’un emploie l’arme nucléaire et l’autre pouvait le
menacer à son tour. Dans ce jeu, nul doute que la désinformation a joué un
rôle préventif. Les deux camps se disaient capables et désireux d’utiliser
l’arme nucléaire s’il était attaqué. Cela répond parfaitement à la
définition de la désinformation. Il s’agissait de propager délibérément
des informations fausses (j’appuierai sur le bouton nucléaire s’il le faut)
pour influencer une opinion et affaiblir un adversaire (le dissuader d’attaquer).
Il est évident pour tous qu’aucun dirigeant sensé n’oserait lancer une
arme nucléaire. Aucun scénario crédible ne nécessiterait l’emploi de l’arme
nucléaire, même tactique. Le dirigeant qui oserait le faire serait
immédiatement condamné par l’opinion mondiale. Dans ce cas précis, la
désinformation a fonctionné et semble continuer de fonctionner. Pourtant,
aujourd’hui, plus aucun terroriste, plus aucun gouvernement n’a
véritablement peur de l’arme nucléaire. Plus personne ne croit à des
représailles nucléaires de la part des grandes puissances. Quant aux
terroristes, leur possession possible d’armes nucléaires, chimiques et
bactériologiques restera encore longtemps dans le champ de la désinformation.
Si,
aujourd’hui, la dissuasion nucléaire n’est plus crédible, la dissuasion
informatique devient plausible. La bombe informatique est en train de naître.
Elle provient de la nécessité de remplacer la dissuasion nucléaire par une
autre dissuasion. La plupart des responsables politiques et militaires ont
compris que la dissuasion nucléaire a été un facteur important de non
agression directe entre les grandes puissances pendant un demi-siècle. Il faut
donc la remplacer par autre chose. En fait, on ne sait pas encore sous quelle
forme pourrait se présenter la bombe informatique. Pour Paul Virilio [9] :
" L’information nécessite une gestion militaire. (Elle) représente
un tel pouvoir que le militaire doit la gérer. Tout le travail mené
actuellement consiste à développer cette puissance de l’information pour en
faire une véritable arme de dissuasion mondiale. La bombe atomique a débouché
sur la bombe informatique. Elle était utile à condition qu’il y ait une
dissuasion et à condition de ne pas s’en servir.(...) Une arme dont on ne
parle pas ne peut pas être dissuasive. (...) Le problème se pose donc d’une
dissuasion par l’informatique, le savoir et la connaissance ". Les
pirates informatiques peuvent-ils faire des autoroutes de l’information une
arme absolue ? Il s’agit en tout cas, dans une certaine mesure, d’une
entreprise de désinformation, qui mériterait une étude approfondie.
La
désinformation jouera donc un rôle dans les nouveaux conflits. J’ai mis l’accent
sur les conflits militaires. L’extrapolation aux conflits civils, économiques
est évidente. Mais ce rôle ne sera pas simple. D’autant plus que, nous l’avons
déjà noté à quelques reprises, cette désinformation se heurte et se mêle
à une quantité énorme d’information. Pour qu’elle soit utile, il faudra
encore la rendre discernable.
1 - M. Wautelet, Les
cyberconflits (GRIP-Complexe, Bruxelles, 1998).
2 - L. Murawiec, La guerre au XXIe siècle (Odile Jacob, Paris, 2000).
3 - A. Mattelart, Histoire de la société de l’information (La Découverte,
Paris, 2001).
4 - M.C. Libicki, Information Warfare: A Brief Guide to Defense Preparedness,
Phys. Today (Sept. 1997), pp. 40-45.
5 - M. Wautelet, Les missiles intelligents (Labor, Bruxelles, 1992).
6 - F.-B. Huyghe, L’ennemi à l’ère numérique (PUF, Paris, 2001).
7 - S.E. Goodman, Comm. ACM, 39 (Dec. 1996) 11-15.
8 - C. Michel, in: L’information, c’est la guerre (Sous la direction de
F.-B. Huyghe) (Panoramiques, 2e trim. 2001)
9 - Paul Virilio, Cybermonde, la politique du pire (Editions Textuel, Paris,
1996).
Michel
Wautelet,
Professeur à l’Université
de Mons-Hainaut (Belgique) et membre du CA du GRIP (Groupe de Recherche et d’Information
sur la Paix et la Sécurité, Bruxelles, B). S’intéressant aux relations
sciences, technologies et société, il a notamment publié " Les
cyberconflits " (GRIP/Complexe, Bruxelles, 1998) et un dossier sur le
projet de défense antimissile américain.
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