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 AccueilRepères & Sources / Mise à jour 15/10/04 

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15/10/04 - Etats-Unis - A lire : "Le désarroi de la Puissance" - To read : "Distress of the power"...


L'ouvrage que Strategic-Road.com vous recommande absolument pour comprendre les évolutions stratégiques de Washington et les enjeux des élections américaines



La direction prise par les Etats-Unis depuis le 11 septembre, à savoir l’unilatéralisme et la tentation impériale, est elle réversible ? Pourquoi la première démocratie du monde, unique hyperpuissance vainqueur par KO de la guerre froide, est elle plus crainte que respectée ? Au point d’être un danger pour la stabilité du monde ?

Répondre à ces questions nécessite de reprendre les fils de l’histoire récente. Apparaît une Amérique en désarroi, malgré sa puissance inégalée. Derrière l’opulence, la démocratie américaine est en crise profonde, mais prétend « exporter » les idéaux démocratiques ailleurs. Profondément imprégnée d’idéologies conservatrices, l’Amérique unie est en guerre contre le terrorisme ; en fait, ce discours cache (mal) de grands et sombres desseins, faits de guerre permanente, de remodelages géostratégiques et d’hégémonie.

Dans notre monde complexe, la voie vers un renouveau du rêve américain est plus étroite que jamais.



Extraits :

Pages 11-12

« Les Etats-Unis, depuis 2001, ont emprunté un chemin dangereux à la fois pour le pays et pour le reste du monde. Ce danger provient du fait que l’Amérique, surpuissante, est en train de succomber à la tentation impériale mais qu’elle est trop faible pour réaliser ses ambitions. Ce décalage produit une situation paradoxale où les Etats-Unis possèdent une force militaire d’une supériorité pratiquement inégalée dans l’histoire, équivalente à celle dont jouirent en d’autres temps les armées romaines et mongoles, mais qu’elle est incapable de projeter cette puissance à l’extérieur. Pourquoi ce paradoxe? Nous postulons qu’il est le résultat d’une crise de la gouvernance américaine dont on peut retracer les origines aux années 1980 avec le grand virage reaganien. Depuis, l’Amérique a complètement manqué la chance qui s’offrait à elle à la fin de la guerre froide de se projeter vers le 21e siècle. Emprisonnée dans un système politique dépassé et incohérent, l’Amérique s’est montrée incapable de s’auto-réformer chez elle. Rassurée par une économie en bonne santé et par une puissance militaire qu’elle exhibe sur des théâtres secondaires, elle est devenue un colosse aux pieds d’argile et, depuis une vingtaine d’années, a fait des choix qui hypothèquent son avenir. Aujourd’hui, elle est à la croisée des chemins, dans le désarroi de sa puissance. ».

Page 31

« L’idée d’une Amérique libérale et anti-Étatiste est donc une fiction. Devenue un slogan idéologique porteur que diffusent les politiques de tous bords, elle parvient à masquer une réalité contraire. Car si l’État fédéral ne cesse de grandir, la politique du libre-échange est quant à elle limitée. »

 

Pages 64-65

« Les origines du mouvement néo-conservateur remontent à la guerre froide. Dans sa dimension intellectuelle, le néo-conservatisme puise son énergie chez d’anciens activistes de gauche, souvent d’inspiration trotskiste, déçus par la tournure des événements et ayant complètement viré de bord pour embrasser une droite proche de l’extrême, sans rapport toutefois avec l’extrême droite fascisante. De manière générale, l’activisme de droite des néo-conservateurs est en opposition directe avec les totalitarismes fascistes et nazis, dont l’extrême droite européenne véhicule encore officieusement les idéaux. Déçus par l’expérience soviétique, les activistes du mouvement qui provenaient de l’extrême gauche affichèrent jusqu’à la fin de la guerre froide un zèle de nouveaux convertis pour détruire l’idéologie (communiste) qu’ils avaient un moment encensée – en tant que trotskistes, ils furent violemment opposés à Staline.

De ce passé trotskiste, on retrouve chez les néo-conservateurs ces certitudes qu’ils pensent être dans le bon droit d’imposer au monde, leur credo étant de diffuser sur l’échelle de la planète, par la force si nécessaire, le modèle de la démocratie américaine. Le totalitarisme est leur ennemi et la lutte contre lui la raison d’être de leur entreprise. Mais ces défenseurs acharnés de la liberté agissent dans un certain sens comme le parti d’avant-garde bolchevik, qui constitue en fin de compte leur modèle non avoué d’organisation politique. Comme tous les partis d’avant-garde, ils sont prêts à outre passer les valeurs qu’ils sont censés défendre pour atteindre leurs objectifs. C’est ce qui caractérise l’idéologie néo-conservatrice et qui la rend si difficile à appréhender. L’émergence du mouvement néo-conservateur constitue la plus grande nouveauté de la politique américaine. C’est un mouvement radical, influent, ambitieux et dangereux, qu’il ne faudrait surtout pas sous-estimer. »

 

 

Pages 87-88

« Dans ce document qui, à l’époque (NB : en 1992) avait fait bondir le président Bush, Wolfowitz et Libby esquissaient une toute nouvelle « grande stratégie » pour les États-unis. Cette stratégie était orientée sur un nouveau concept politique : la « préemption ». C’était un concept connu des stratégistes de la guerre nucléaire qui durant des décennies s’étaient échinés à élaborer les termes d’une « attaque préemptive » (preemptive strike) contre l’Union soviétique. En revanche, personne n’avait encore pensé appliquer la préemption à l’ensemble de la stratégie et la politique du pays. (…)

Alors que l’ensemble des responsables politiques et des observateurs voyaient avec la fin de la guerre froide s’écrire le dernier chapitre de la « guerre nucléaire, » du moins de celle qui avait opposé les deux blocs – la prolifération étant plus que jamais d’actualité – Wolfowitz et ses acolytes du Pentagone étaient persuadés au contraire qu’il était impératif d’étendre ses principes, dont celui de la préemption, de la manière la plus large possible. (…)

Le document rédigé par Wolfowitz manifestait un caractère belliqueux et agressif qui contrastait avec la rhétorique officielle de l’époque où l’on préférait mettre en avant les « dividendes de la paix. » Pour Wolfowitz, il n’était pas question de paix. L’Amérique était toujours virtuellement en guerre et son souci principal devait être de «  prévenir n’importe quelle puissance hostile de dominer une région dont les ressources seraient suffisantes pour générer une puissance globale. » (…) Pour résumer, la stratégie préconisée par Wolfowitz s’articulait autour de deux concepts directeurs : la nation en guerre (permanente) et la stratégie de la guerre préemptive. »

 

Pages 123-124

« Les dirigeants américains ont parfaitement capté ces points communs entre la menace nucléaire et la menace terroriste. (…)

Néanmoins, il existe une énorme différence entre la menace d’une guerre nucléaire et celle d’un attentat (même spectaculaire) terroriste que les dirigeants américains ont eu bien soin d’occulter : une attaque nucléaire menacerait l’existence même d’un État, d’un pays, voir de la planète entière, dans le cas du type de confrontation qui aurait pu avoir lieu entre l’URSS et les États-Unis. Un attentat terroriste, hormis l’impact psychologique, ne représente en rien une menace « existentielle. » Cette différence est essentielle.

(…) En d’autres termes, le terrorisme islamiste incarné par Al-Qaeda ne pose pas ce que certains appellent une « menace existentielle » pour l’Occident ni pour les Etats-Unis, soit un danger pour leur existence. Cette menace existe mais elle est circonscrite au Moyen-Orient et aux pays musulmans du sud-ouest asiatique. En conséquence, la « guerre contre le terrorisme » se résume à une guerre contre-insurrectionnelle transnationale à grande échelle, la première de ce genre à l’ère de la globalisation. Ce n’est évidemment pas de cette manière que l’administration Bush a envisagé cette lutte, préférant l’inscrire sur le plan pratique dans le cadre des conflits classiques impliquant des États, conflits qui correspondent mieux à la culture stratégique américaine. »

 

Pages 139-140

« Le projet de déconstruction géostratégique global inclut plusieurs chantiers : le Moyen-Orient, l’Europe et l’Asie. (…)

L’intervention en Irak a déjà donné un aperçu du type de politique que les néo-conservateurs entendent imposer. (…) L’implantation d’un système démocratique en Irak aurait pour but de déstabiliser les dictatures avoisinantes par un effet « tache d’huile » qui rappelle les doctrines de pacification coloniales françaises du siècle dernier (Bugeaud, Gallieni, Lyautey). A terme, la démocratisation de la zone apporterait la paix, la croissance économique et la modernisation et infligerait un coup fatal à l’islamisme radical et au terrorisme.

D’où vient cette croyance quasi religieuse dans les effets presque miraculeux de la démocratie? Paradoxalement, ce sont les internationalistes de tradition wilsonienne qui ont développé cette vision du monde contre laquelle se sont définis les réalistes pendant plusieurs décennies. Désormais, c’est l’un des rares terrains d’entente entre Démocrates et Républicains. ».

 

Pages 168-169

« Le paradoxe de la puissance se résume ainsi : les capacités militaires que possèdent les États-Unis pour intervenir à l’extérieur sont inversement proportionnelles à la capacité réelle qu’a l’Amérique de projeter sa puissance durablement.

Pourquoi l’Amérique aura-t-elle du mal à projeter sa puissance durablement dans l’avenir ? La réponse est complexe mais elle tient d’abord au fait que la définition de la puissance a changé, tout comme la manière dont elle peut être utilisée aujourd’hui. (…)

Aujourd’hui, le monde évolue vers un régime de gouvernance, encore très rudimentaire, où la puissance des États est filtrée à travers un nombre grandissant d’institutions internationales comme l’ONU, l’OTAN, l’OMC, le FMI, la Cour pénale internationale, etc.… Dans ce monde en pleine transition, les rapports de forces sont toujours importants mais ils le sont de moins en moins. On pourrait dire qu’ils le sont toujours en pratique, mais de moins en moins en théorie. Dans ce nouveau régime international, la puissance brute cède le pas à l’influence. (…) En conséquence, un État qui espère influer sur le monde en exploitant sa puissance a de moins en moins de chance de réussir. De fait, une telle approche engendre les effets inverses. C’est précisément ce qui arrive aujourd’hui aux Etats-Unis, qui pourtant ont œuvré plus que quiconque au cours du 20e siècle pour que le système fondé sur les rapports de forces cède la place à un autre type de régime.

Pourquoi une telle volte-face? (…) le paradoxe de la puissance est dû au fait, d’abord, que l’équipe en place depuis 2001 n’a pas compris, ou voulu comprendre, qu’une telle transformation était en train de s’effectuer. Ensuite, éblouie par la puissance brute des Etats-Unis et par leur supériorité dans ce domaine par rapport au reste du monde, elle a tout simplement voulu exploiter cette puissance au profit du pays. Enfin, l’équipe dirigeante ne fut pas la seule éblouie par la puissance américaine et elle a bénéficié du soutient actif et passif d’une proportion élevée de la population qui, en toute logique, n’a pas (encore?) compris de quelle manière le monde avait changé. Depuis 2001, à vouloir étaler sa puissance, l’Amérique a gâché son atout majeur : son influence à l’extérieur. Ayant mis le doigt dans un engrenage, il sera désormais très difficile au pays de réajuster le tir, même avec une autre équipe de dirigeants au pouvoir (et au Congrès). Car si l’Amérique se définit aujourd’hui à travers sa puissance, c’est aussi qu’elle aime se définir ainsi. Celui qui essaiera de la ramener à une réalité beaucoup moins rose prendra des risques électoraux tels qu’ils ne vaudront peut-être pas d’être pris. »

 

Page 188

« Dans la situation actuelle des Etats-Unis, étant donné que le système de gouvernance a peu de chance d’être réformé en profondeur dans les années à venir, à quoi peut-on s’attendre sur le plan politique? Dans la mesure où les néo-conservateurs ont « re-formaté » la politique américaine pour des années, et probablement des décennies, on peut s’attendre à ce que la seule alternative à la percée néo-conservatrice soit représentée par un parti Démocrate qui, de son côté, devra s’auto réformer afin de s’adapter à son tour à la nouvelle donne politique. Force est de constater aujourd’hui que le parti Démocrate, pour le meilleur et pour le pire, est entraîné par les néo-conservateurs dans une nouvelle direction. Saura-t-il émerger avec des idées neuves capables de rivaliser avec le courant néo-conservateur? C’est bien là l’une des questions essentielles à laquelle les Démocrates devront trouver une réponse.

Au début du 20e siècle, les Démocrates avaient réussi à se renouveler grâce à l’émergence de l’idéologie wilsonienne qui, du moins intellectuellement, avait dominé les débats durant l’entre- deux guerres. Le wilsonisme était apparu au départ comme une antidote au réalisme politique avant de remporter contre lui une autre « guerre des idées ». Après la Seconde Guerre mondiale, la realpolitik américaine se définit à son tour comme une réaction à l’« idéalisme » wilsonien et c’est par rapport aux wilsoniens que les « néo-réalistes » élaborèrent leur stratégie du Containment. Les néo-wilsoniens du 21e siècle sauront-ils à leur tour renverser la partie à leur profit? Car aujourd’hui, seul le néo-wilsonisme paraît en mesure de rivaliser avec l’idéologie néo-conservatrice. ».

L'auteur :

Chercheur de Diplomatie et Défense 21 à Paris, ancien directeur du Centre Beaumarchais (Washington, D.C.), Arnaud Blin est non seulement un excellent connaisseur des Etats-Unis, où il a vécu trente ans, mais aussi un géopoliticien reconnu.

Il a notamment publié Histoire du terrorisme, (Bayard, 2004) et America is back, les nouveaux césars du Pentagone (Bayard, 2003), en collaboration avec Gérard Chaliand.





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