Extraits :
Pages
11-12
« Les
Etats-Unis, depuis 2001, ont emprunté un chemin dangereux à la fois pour
le pays et pour le reste du monde. Ce danger provient du fait que l’Amérique,
surpuissante, est en train de succomber à la tentation impériale mais qu’elle
est trop faible pour réaliser ses ambitions. Ce décalage produit une
situation paradoxale où les Etats-Unis possèdent une force militaire d’une
supériorité pratiquement inégalée dans l’histoire, équivalente à
celle dont jouirent en d’autres temps les armées romaines et mongoles,
mais qu’elle est incapable de projeter cette puissance à l’extérieur.
Pourquoi ce paradoxe? Nous postulons qu’il est le résultat d’une
crise de la gouvernance américaine dont on peut retracer les origines aux
années 1980 avec le grand virage reaganien. Depuis, l’Amérique a
complètement manqué la chance qui s’offrait à elle à la fin de la
guerre froide de se projeter vers le 21e siècle. Emprisonnée dans un
système politique dépassé et incohérent, l’Amérique s’est
montrée incapable de s’auto-réformer chez elle. Rassurée par une
économie en bonne santé et par une puissance militaire qu’elle exhibe
sur des théâtres secondaires, elle est devenue un colosse aux pieds d’argile
et, depuis une vingtaine d’années, a fait des choix qui hypothèquent
son avenir. Aujourd’hui, elle est à la croisée des chemins, dans le
désarroi de sa puissance. ».
Page
31
« L’idée
d’une Amérique libérale et anti-Étatiste est donc une fiction.
Devenue un slogan idéologique porteur que diffusent les politiques de
tous bords, elle parvient à masquer une réalité contraire. Car si l’État
fédéral ne cesse de grandir, la politique du libre-échange est quant à
elle limitée. »
Pages
64-65
« Les
origines du mouvement néo-conservateur remontent à la guerre froide.
Dans sa dimension intellectuelle, le néo-conservatisme puise son énergie
chez d’anciens activistes de gauche, souvent d’inspiration trotskiste,
déçus par la tournure des événements et ayant complètement viré de
bord pour embrasser une droite proche de l’extrême, sans rapport
toutefois avec l’extrême droite fascisante. De manière générale, l’activisme
de droite des néo-conservateurs est en opposition directe avec les
totalitarismes fascistes et nazis, dont l’extrême droite européenne
véhicule encore officieusement les idéaux. Déçus par l’expérience
soviétique, les activistes du mouvement qui provenaient de l’extrême
gauche affichèrent jusqu’à la fin de la guerre froide un zèle de
nouveaux convertis pour détruire l’idéologie (communiste) qu’ils
avaient un moment encensée – en tant que trotskistes, ils furent
violemment opposés à Staline.
De
ce passé trotskiste, on retrouve chez les néo-conservateurs ces
certitudes qu’ils pensent être dans le bon droit d’imposer au monde,
leur credo étant de diffuser sur l’échelle de la planète, par la
force si nécessaire, le modèle de la démocratie américaine. Le
totalitarisme est leur ennemi et la lutte contre lui la raison d’être
de leur entreprise. Mais ces défenseurs acharnés de la liberté agissent
dans un certain sens comme le parti d’avant-garde bolchevik, qui
constitue en fin de compte leur modèle non avoué d’organisation
politique. Comme tous les partis d’avant-garde, ils sont prêts à outre
passer les valeurs qu’ils sont censés défendre pour atteindre leurs
objectifs. C’est ce qui caractérise l’idéologie néo-conservatrice
et qui la rend si difficile à appréhender. L’émergence du mouvement
néo-conservateur constitue la plus grande nouveauté de la politique
américaine. C’est un mouvement radical, influent, ambitieux et
dangereux, qu’il ne faudrait surtout pas sous-estimer. »
Pages
87-88
« Dans
ce document qui, à l’époque (NB : en 1992) avait fait bondir le
président Bush, Wolfowitz et Libby esquissaient une toute nouvelle
« grande stratégie » pour les États-unis. Cette stratégie
était orientée sur un nouveau concept politique : la
« préemption ». C’était un concept connu des stratégistes
de la guerre nucléaire qui durant des décennies s’étaient échinés
à élaborer les termes d’une « attaque préemptive » (preemptive
strike) contre l’Union soviétique. En revanche, personne n’avait
encore pensé appliquer la préemption à l’ensemble de la stratégie et
la politique du pays. (…)
Alors
que l’ensemble des responsables politiques et des observateurs voyaient
avec la fin de la guerre froide s’écrire le dernier chapitre de la
« guerre nucléaire, » du moins de celle qui avait opposé les
deux blocs – la prolifération étant plus que jamais d’actualité –
Wolfowitz et ses acolytes du Pentagone étaient persuadés au contraire qu’il
était impératif d’étendre ses principes, dont celui de la
préemption, de la manière la plus large possible. (…)
Le
document rédigé par Wolfowitz manifestait un caractère belliqueux et
agressif qui contrastait avec la rhétorique officielle de l’époque où
l’on préférait mettre en avant les « dividendes de la
paix. » Pour Wolfowitz, il n’était pas question de paix. L’Amérique
était toujours virtuellement en guerre et son souci principal devait
être de « prévenir n’importe quelle puissance hostile de
dominer une région dont les ressources seraient suffisantes pour
générer une puissance globale. » (…) Pour résumer, la
stratégie préconisée par Wolfowitz s’articulait autour de deux
concepts directeurs : la nation en guerre (permanente) et la stratégie
de la guerre préemptive. »
Pages
123-124
« Les
dirigeants américains ont parfaitement capté ces points communs entre la
menace nucléaire et la menace terroriste. (…)
Néanmoins,
il existe une énorme différence entre la menace d’une guerre
nucléaire et celle d’un attentat (même spectaculaire) terroriste que
les dirigeants américains ont eu bien soin d’occulter : une
attaque nucléaire menacerait l’existence même d’un État, d’un
pays, voir de la planète entière, dans le cas du type de confrontation
qui aurait pu avoir lieu entre l’URSS et les États-Unis. Un attentat
terroriste, hormis l’impact psychologique, ne représente en rien une
menace « existentielle. » Cette différence est essentielle.
(…)
En d’autres termes, le terrorisme islamiste incarné par Al-Qaeda ne
pose pas ce que certains appellent une « menace
existentielle » pour l’Occident ni pour les Etats-Unis, soit un
danger pour leur existence. Cette menace existe mais elle est circonscrite
au Moyen-Orient et aux pays musulmans du sud-ouest asiatique. En
conséquence, la « guerre contre le terrorisme » se résume à
une guerre contre-insurrectionnelle transnationale à grande échelle, la
première de ce genre à l’ère de la globalisation. Ce n’est
évidemment pas de cette manière que l’administration Bush a envisagé
cette lutte, préférant l’inscrire sur le plan pratique dans le cadre
des conflits classiques impliquant des États, conflits qui correspondent
mieux à la culture stratégique américaine. »
Pages
139-140
« Le
projet de déconstruction géostratégique global inclut plusieurs
chantiers : le Moyen-Orient, l’Europe et l’Asie. (…)
L’intervention
en Irak a déjà donné un aperçu du type de politique que les
néo-conservateurs entendent imposer. (…) L’implantation d’un
système démocratique en Irak aurait pour but de déstabiliser les
dictatures avoisinantes par un effet « tache d’huile » qui
rappelle les doctrines de pacification coloniales françaises du siècle
dernier (Bugeaud, Gallieni, Lyautey). A terme, la démocratisation de la
zone apporterait la paix, la croissance économique et la modernisation et
infligerait un coup fatal à l’islamisme radical et au terrorisme.
D’où
vient cette croyance quasi religieuse dans les effets presque miraculeux
de la démocratie? Paradoxalement, ce sont les internationalistes de
tradition wilsonienne qui ont développé cette vision du monde contre
laquelle se sont définis les réalistes pendant plusieurs décennies.
Désormais, c’est l’un des rares terrains d’entente entre
Démocrates et Républicains. ».
Pages
168-169
« Le
paradoxe de la puissance se résume ainsi : les capacités
militaires que possèdent les États-Unis pour intervenir à l’extérieur
sont inversement proportionnelles à la capacité réelle qu’a l’Amérique
de projeter sa puissance durablement.
Pourquoi
l’Amérique aura-t-elle du mal à projeter sa puissance durablement dans
l’avenir ? La réponse est complexe mais elle tient d’abord au fait
que la définition de la puissance a changé, tout comme la manière dont
elle peut être utilisée aujourd’hui. (…)
Aujourd’hui,
le monde évolue vers un régime de gouvernance, encore très
rudimentaire, où la puissance des États est filtrée à travers un
nombre grandissant d’institutions internationales comme l’ONU, l’OTAN,
l’OMC, le FMI, la Cour pénale internationale, etc.… Dans ce monde en
pleine transition, les rapports de forces sont toujours importants mais
ils le sont de moins en moins. On pourrait dire qu’ils le sont toujours
en pratique, mais de moins en moins en théorie. Dans ce nouveau régime
international, la puissance brute cède le pas à l’influence. (…)
En conséquence, un État qui espère influer sur le monde en exploitant
sa puissance a de moins en moins de chance de réussir. De fait, une telle
approche engendre les effets inverses. C’est précisément ce qui arrive
aujourd’hui aux Etats-Unis, qui pourtant ont œuvré plus que quiconque
au cours du 20e siècle pour que le système fondé sur les rapports de
forces cède la place à un autre type de régime.
Pourquoi
une telle volte-face? (…) le paradoxe de la puissance est dû au fait, d’abord,
que l’équipe en place depuis 2001 n’a pas compris, ou voulu
comprendre, qu’une telle transformation était en train de s’effectuer.
Ensuite, éblouie par la puissance brute des Etats-Unis et par leur
supériorité dans ce domaine par rapport au reste du monde, elle a tout
simplement voulu exploiter cette puissance au profit du pays. Enfin, l’équipe
dirigeante ne fut pas la seule éblouie par la puissance américaine et
elle a bénéficié du soutient actif et passif d’une proportion
élevée de la population qui, en toute logique, n’a pas (encore?)
compris de quelle manière le monde avait changé. Depuis 2001, à vouloir
étaler sa puissance, l’Amérique a gâché son atout majeur : son
influence à l’extérieur. Ayant mis le doigt dans un engrenage, il sera
désormais très difficile au pays de réajuster le tir, même avec une
autre équipe de dirigeants au pouvoir (et au Congrès). Car si l’Amérique
se définit aujourd’hui à travers sa puissance, c’est aussi qu’elle
aime se définir ainsi. Celui qui essaiera de la ramener à une réalité
beaucoup moins rose prendra des risques électoraux tels qu’ils ne
vaudront peut-être pas d’être pris. »
Page
188
« Dans
la situation actuelle des Etats-Unis, étant donné que le système de
gouvernance a peu de chance d’être réformé en profondeur dans les
années à venir, à quoi peut-on s’attendre sur le plan politique? Dans
la mesure où les néo-conservateurs ont « re-formaté » la
politique américaine pour des années, et probablement des décennies, on
peut s’attendre à ce que la seule alternative à la percée
néo-conservatrice soit représentée par un parti Démocrate qui, de son
côté, devra s’auto réformer afin de s’adapter à son tour à la
nouvelle donne politique. Force est de constater aujourd’hui que le
parti Démocrate, pour le meilleur et pour le pire, est entraîné par les
néo-conservateurs dans une nouvelle direction. Saura-t-il émerger avec
des idées neuves capables de rivaliser avec le courant néo-conservateur?
C’est bien là l’une des questions essentielles à laquelle les
Démocrates devront trouver une réponse.
Au début
du 20e siècle, les Démocrates avaient réussi à se
renouveler grâce à l’émergence de l’idéologie wilsonienne qui, du
moins intellectuellement, avait dominé les débats durant l’entre- deux
guerres. Le wilsonisme était apparu au départ comme une antidote au
réalisme politique avant de remporter contre lui une autre « guerre
des idées ». Après la Seconde Guerre mondiale, la realpolitik
américaine se définit à son tour comme une réaction à l’« idéalisme »
wilsonien et c’est par rapport aux wilsoniens que les
« néo-réalistes » élaborèrent leur stratégie du Containment.
Les néo-wilsoniens du 21e siècle sauront-ils à leur tour renverser la
partie à leur profit? Car aujourd’hui, seul le néo-wilsonisme paraît
en mesure de rivaliser avec l’idéologie néo-conservatrice. ».
L'auteur :
Chercheur de
Diplomatie et Défense 21 à Paris, ancien directeur du Centre
Beaumarchais (Washington, D.C.), Arnaud Blin est non seulement un
excellent connaisseur des Etats-Unis, où il a vécu trente ans, mais
aussi un géopoliticien reconnu.
Il a notamment publié Histoire du terrorisme, (Bayard, 2004) et America
is back, les nouveaux césars du Pentagone (Bayard, 2003), en
collaboration avec Gérard Chaliand.
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